remerciement


Encore ce matin, il pleut. Partout de l’eau. Dix jours de pluie consécutifs. Ça déborde. La terre atelle si soif ? De plus le froid me vrille les os. L’automne me méprise. Je le vois dans sa façon de bouger. Il se place au centre, capte l’attention, fait capoter toute la nature, change ses rythmes et ses couleurs, et pour finir, il bascule mes habitudes d’écureuil rieur qui s’épanouit juste en respirant les rayons de soleil de midi à quatorze heures. Ma chaise de lecture se contracte, gagne le cabanon : mon balcon manque déjà de chaleur et de clarté. Une claque cyclique, bien entendu, mais un écrasement calculé qui rabougrit aussi la durée du jour. Le crépuscule dès cinq heures. Courage, la saison commence à peine…

bip bip bip bip, bip bip bip bip …

Sonneries du réveil. La deuxième qui m’annonce qu’il faut que je me m’active. Incertain, je m’incline devant la pression du quotidien et tente une percée — un pied à la fois, plancher froid, rideau froissé — dans l’apocalypse du microclimat québécois qui suit invariablement les beaux jours. Tout au plus vingt minutes de déprime verticale et je retourne au lit. Tête baissée, jalouses, les plantes vertes sur le cadre de la fenêtre de ma chambre à coucher me font la moue.

— On n’a pas le choix, nous, on reste debout.. Paresseux!

Consterné, je m’enveloppe dans un confort relatif. Ma couette sent l’espoir. Le petit matin me réaccueille dans mon sanctuaire chaud. Ma chair se dépose à nouveau sur mon nid d’organes ramolli. Mes muscles commencent à comprendre et se détendent. Se détendent. Se déééééé tennnnnn dennnnnt. Je décélère. Mes paupières s’abaissent. Je coupe court au gris; je retourne au noir. Je plonge, pratique l’absence, l’apnée, le repli. Je m’encapsule loin des caprices du dehors. J’éclate les diktats qui m’obligeraient à m’activer, bon petit soldat, à faire de ma vie un parcours continu et régulier. Tant pis pour la croûte, je préfère l’abandon à la contamination. L’ondée se renforce. Un marteau de pluie frappe les vitres dégoulinantes dans un fracas continu. Apeurées, mes plantes se taisent. Sardonique, je souris en coin avant de me laisser emporter dans la torpeur.

Quelques heures plus loin, groggy de rêves loufoques, je reprends connaissance. Le chant d’un oiseau rieur s’engouffre timidement dans mon oreille.

— Encore un fou, medisje, qui jouit de l’insouciance climatique. Quel crime que de clamer sa joie sous cette météo déconstruite! Oiseau de malheur, retourne te coucher! Que le froid t’emporte et que je ne t’entende plus!

J’avais tort de récriminer la pauvre bête. En me retournant sous mon édredon, un de mes yeux s’ouvre et je reçois un coup de feu juste à sa droite — en plein front — ce qui me foudroie abruptement. L’adrénaline ne fait qu’un tour. Mon sang se fige. Mon esprit éclate. Comment est-ce possible? Je bondis comme un ressort. Dans ma brusquerie j’accroche les pots de terre cuite, assassinant accidentellement trois de mes plantes moqueuses. Tant pis, je me recueillerai plus tard sur leurs dépouilles. Pour l’instant, l’urgence est ailleurs: j’enquête sur mon agression. Paniqué, je louche à la fenêtre pour y chercher le tireur. Quelques instants sont nécessaires pour débrouiller le canal. Le coupable se tient là, détendu, mais cynique. Messire Le Soleil me souris. Piquant. Vif. Conquérant. Il m’incite à l’excuser de sa hardiesse. Il m’inspire à m’incliner bien bas et à le remercier.

— Bien sûr, mille mercis, Messire Mon maître, mais ce comportement criminel d’octobre devrait être châtié, ne laissez pas les nuages vous emporter et le froid nous brouiller, ni même l’humidité nous ronger. Nous voudrions vivre comme en Équateur chaque jour de l’année. Vous acclamer et ensuite nous dénuder. Poncho, chemise et peau. Fier. Fort. Fils de la terre qui s’abreuvent de vous et en contrepartie rayonnent lorsque vous vous couchez. Qui reste à festoyer, béat d’admiration, devant la quiétude climat. Qui également honore votre candeur et votre engagement dans votre rôle de souverain du ciel. Vous comprenez ?

— Je n’y peux rien, me répond-il, gardez le moral, je suis ici, maintenant, et si je sors je reviendrai en scène, n’ayez crainte.

Mécontent de ce discours mifigue miraisin, je sors profiter de sa chaleur de sa présence. J’admire les brumes de l’évaporation, mais je renâcle encore un peu.

— Putain de temps je m’écris avant de me liquéfier, lézard ravi, sur une roche de granit noirci. Je capte mieux le message de Messire Le Soleil.

Tout s’éclaircit. Octobre est un mois schizophrène. Et moi je m’encourage à me décontracter. Beau temps mauvais temps.

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