Le bonheur

Je n’y crois pas. Passage vers une onde meilleure?

Le veilleur de nuit se devra de prendre la sortie. Dans la félicité il fait clair! Oublie le noir. Va danser dans la lumière. Va chanter la pomme. Va te perdre avec naïveté. T’es comme les autres, tu cherches la carotte. La carotte pis le haricot magique qui te fait rêver. Qui te pousse à croire qu’il faut grimper haut. Tout là-bas, sous l’insaisissable. Mais juste au-dessus des nuages. Tu te forces à chaque instant à dompter le mont sauvage. Pour quoi? Pour te retrouver dans le trouble, en vertige, à vouloir à tout prix toucher le grand prix. La quintessence de la trotte d’un bout à l’autre de la vie. Ils appellent ça le bonheur. Go! Départ : périple, voyage, course. Péripétie d’un bout à l’autre, clownesque, accessoire, grotesque. Objectif d’un siècle de perdus.

Moi, je dis que le temps de la plénitude est révolu. Quand t’es un petit poupon et que t’es encore capable de te manger les pieds, que t’es mou comme ton cerveau pas encore emprisonné dans ton crâne et que ta fontanelle respire avec tout le reste, il est là peut-être juste là, le bonheur. Dans une note continue et synchro. Aucun trouble d’interprétation. Pas d’accrochage avec le cadre qui va te cerner solide dans quelques années. Les murs sont nus. Blancs. La pureté même. T’es vierge sacrament. L’acteur naîtra plus tard. Quand tes pieds toucheront terre et que tu verras que la gravité fait loi. Une gravité écrasante. Ton centre ne te concernera plus. Tu en seras expulsé.

Mais d’abord, si tu es chanceux, tu téteras le sein de ta mère. Ta petite bouche d’édenté cherchera le téton, se goinfrera à y arracher le goût de t’aimer, à ta mère. On commence à se gaver si tôt. À se gaver et à s’ankyloser. L’apesanteur d’avant, l’utérine nébuleuse, devient lourdeur indigeste. Une belle grosse lourdeur que les kilopascals ne peuvent pas mesurer. La bave aux lèvres, tu continueras ton exploration en rampant. Tu porteras chaque objet que tu trouveras à ras le sol au travers de ton babil naissant. Parfois lors de ton développement tu auras droit à cent tonnerres d’applaudissements si ce n’est à mille répercussions violentes d’un ton qui te piquera au vif et te contraindra à suivre une piste que tu dédaignes intuitivement. Plus tu le crieras, l’indignation, plus on te forcera. Tu es modulé, modelé par un marteau comme une vulgaire reproduction. Tu ne t’appartiens pas. Insidieusement, seconde après seconde, tu perdras le goût de vivre. Surtout parce que, dès le départ, on t’a fait un nœud dans le nombril. Ta première rupture, peut-être la plus brutale. Celle qui creuse à jamais jusqu’au fond des tripes et qui constitue l’essentielle des plaintes à ton psy. Tu ne le verras pas comme ça. Tu sentiras le vide. Lui cherchera à te noyer, à t’embrouiller. Il te fera oublier qu’être bipède et debout demande avant tout à comprendre que ce que tu admires et considères n’est peut-être pas les meilleurs repères.

Tu te rappelles le bon vieux temps? Quand tout ce qui te passait par la tête c’était de l’imaginaire. Séduis par les Contes pour tous ou l’Histoire sans fin tu ne te demandais pas grand-chose – «T’sais, la guerre c’pas faitte pour se faire mal.» , «Heille t’as de la neige sur l’épaule.» et là le gars s’avançait pour embrasser son kick, ce qu’on rêvait tous de reproduire avec notre estime à dix cennes, « Va-y Bastien, tu peux le faire » — c’étaient les répliques anodines qui tournaient en boucle avant que Chucky, ton cauchemar universel, cherche à te décapiter. C’est pas bien long le déboulonnage vers l’âge de fer. Celui où tu t’armes pour te défendre. Celui où ton cynisme remplace l’onirisme. Celui où tu bous et tu débordes.

Tète.

Tète, encore un peu. Engorge ton âme et défonce-toi. Pas de souci. Il y a la quête au bonheur pour te retenir d’imploser.

Mais permets-moi de me répéter, je n’y crois plus, à cette manigance. Je décroche. Je retourne à mon nombril. Je le décrasse. Je l’ouvre. Petite musaraigne affamée, je m’embuscade. Je dévore tous les insectes, toutes les nuisances. Je me vide à nouveau. Comme je m’assouplis! Je recommence même à me manger les pieds. Et toi avec les tiens, de pieds, sur la gravité, cours si tu veux. Cette carotte devant tes yeux attise. Et quand au bout de galopade, fatigué, affamé, tu t’arrêteras, retiendras-tu, toi aussi, le meilleur? Sois donc le veilleur de toi. Celui qui sans bouger arpentera le temps. Celui qui, insufflant le doute raisonnable, te conduira finement aux portes de ta patrie.

Le bonheur est un ballon distendu, laissons-le donc s’élever sans s’en soucier!

Laisser un commentaire